Avant, pendant, après

ABSOLUMENT TOUT — Ép. 04

Martin

Bonsoir tout le monde.

Vous trouvez pas qu'on s'habitue super vite ?

Au début du confinement, cette andouille de Laurent Joffrin disait qu'il y avait un risque de sidération face à tout ce qui arrive. Ça m’a semblé curieux parce que la sidération, ça fait déjà des années qu’elle est là, solidement enracinée, et la seule chose qui varie parfois c'est l'objet de notre sidération. En ce moment on est sidérés d'être enfermés, ou de devoir aller travailler malgré le virus, et/ou de voir des gens se faire frapper et taser parce que leur attestation de sortie n'est pas conforme, mais du coup nous avons intégré à la normalité tous nos motifs de sidération précédents — devoir se munir d'une attestation pour sortir de chez nous, les drones qui patrouillent au Louvre, l'état d'urgence permanent, les gens qui tentent de rallier l'Europe en canot, l'extrême droite au pouvoir un peu partout, l'Antarctique qui fond, etc.

Il y a une forme de banalité de l'absurde. Ça commence à faire un moment que c’est la fin du monde, ça nous fait plus grand chose. Les journées de confinement deviennent indistinguables. On va lire les infos matin et soir, non plus à la recherche d'une headline rigolote ou de la confirmation de ce qu'on savait déjà, mais pour savoir ce qui se passe. Fini les “séquences” parfaitement orchestrées, fini les analyses alambiquées des stratégies politiques, fini les gesticulations ouvertement inutiles de nos dirigeants face à un avenir joué d’avance. Le monde est en roue libre, il y a à nouveau du suspense. On attend les chiffres du soir comme on attend les résultats du foot : parce qu'on ne sait pas ce qui va se passer.

1. Les fonds de placard

On cuisine encore plus que d’habitude à la maison en ce moment. Ça prend du temps, mais c’est un réconfort de trouver encore dans nos placards les ingrédients habituels, ceux qu’on a incorporé au fil des années à notre ravitaillement routinier (et dont j’ai fait des stocks conséquents).

Le plus difficile dans la gestion quotidienne des stocks, c’est de trouver des recettes et des symbioses entre ingrédients qui permettent de ne pas manger le même plat cinq fois d’affilée, ni laisser les choses se perdre. Du coup je me représente nos réserves comme un empilement de cycles à divers stades d’avancée (poulet rôti -> bouillon -> pâtes avec le reste de la viande et les légumes du bouillon -> risotto avec le bouillon et du céleri et des champignons, mais du coup il faut faire quelque chose du reste de la botte de céleri, etc.).

Bon pour l’instant c’est pas la guerre, on a des légumes frais et tout, mais à un moment on se retrouvera nécessairement à faire les fonds de placard pour les recettes de la dernière chance. Celles qu’on peut toujours faire, parce que les légumes nécessaires se gardent longtemps et qu’on garde dans un coin l’ingrédient important (par ex. on a toujours un petit pot d’anchois pour pouvoir faire des pâtes à la puttanesca).

On a chacun nos spécialités, je vous donne une des miennes :

Curry de légumes

  • 4-5 carottes

  • 3 oignons rouges

  • 1kg d’épinards surgelés

  • 1 petit pot de pâte de curry

  • 1 boîte de pulpe de tomate

  • Huile

  • Lait de coco

Couper les carottes en bâtonnets, les faire sauter dans une cocotte avec une huile neutre (tournesol, arachide... note : les bâtonnets de carottes sautés dans l’huile de coco, c’est délicieux aussi, mais pour mettre dans un curry ce serait gâcher).

Émincer les oignons rouges, les faire sauter avec les carottes une fois qu’elles ont commencé à griller.

Une fois que les oignons sont translucides, ajouter un paquet d’épinards surgelés (en branches, si possible). Couvrir pour accélérer la décongélation, en retournant régulièrement.

Quand les épinards sont décongelés et commencent à cuire un peu, ajouter un petit pot de pâte de curry (le Mild curry de Patak est le plus facile à trouver). Bien touiller, laisser cuire doucement deux minutes, puis ajouter une boîte de pulpe de tomate.

Laisser cuire cinq-dix minutes.

Retirer du feu et servir avec du riz. Il est possible d’ajouter du lait de coco, mais pour ma part je préfère sans, donc je sers le plat avec le lait de coco à part.

2. Le sexe des machines

Il y a trois ans, quand j'équipais l'atelier de Cœur de Toner, je me suis mis en quête d'une solution pour découper très précisément du vinyle autocollant, afin de pouvoir masquer des parties de mes cadres de sérigraphie.

Il y avait deux options : le plotter de découpe (qui utilise une petite lame motorisée) et la découpeuse laser. Dans leurs versions professionnelles, ce sont des machines surdimensionnées aussi bien pour mon budget que pour mes ambitions, et je me suis donc tourné vers les versions basiques destinées au grand public.

Les deux options sont aussi strictement genrées que des jouets pour enfant. Les plotters sont ouvertement destinés aux scrapbookeuses, ils sont carénés comme des Nespresso, les logiciels promettent d'être accessibles aux non techniciens, et il y a même un écosystème de vente de patrons, pour ne jamais avoir besoin de manipuler d'autre programme.

À l'inverse, le monde de la découpe laser est résolument masculin : les machines sont anguleuses et bricolées, avec les vis et les fils apparents, comme si elles étaient faites en Mecano. La promesse est toute différente : ici il est question de matériel open source, de machines modulaires et extensibles. Le revers de la médaille, c’est un support logiciel est aléatoire — il est vivement conseillé d’avoir des notions de programmation.

Après une expérience malheureuse avec un plotter (qui a fini au SAV), j'ai cédé à la pression et j’ai commandé une découpeuse laser en kit chez Makeblock. Sur le papier, c'était parfait pour moi, et de fait le montage était un moment plutôt agréable. En pratique, par contre, le logiciel fourni était tellement merdique et imprécis que mon Laserbot n'a servi à strictement à rien pendant 3 ans, j’ai découpé mon vinyle à la main avec un cutter, comme un animal.

Cette semaine, j’ai profité d'être enfermé chez moi pour tenter d'en tirer enfin quelque chose. J’ai passé quelques soirées à la cave, à installer des firmwares alternatifs et à essayer divers workflows pour transformer des images en instructions pour le plotter.

Et tout ça pour quoi ? Pour faire un théâtre d'ombre Pokémon pour mes enfants.

3. Après

J'ai vu, sur twitter je crois, quelqu’un qui proposait de se représenter le confinement comme un moment passé sur un voilier, ou dans la cabine d'un ferry. Et de fait, il y a une certaine parenté entre l’agencement sur-optimisé des appartements des métropoles et celui de l’intérieur des bateaux. Mais ce qui rend le bateau supportable, c'est qu'il va quelque part. Coincés au port, nous ne pouvons guère que nous demander ce qu’on fera après.

J’essaie de concevoir du matériel de sérigraphie portable, pour pouvoir voyager avec. Avec les enfants, pour s’occuper, on fait la liste des amis qu’on ira voir et des endroits qu’on aimerait visiter, on imagine des itinéraires complexes et des modes de transport fantaisistes. Ça fait un moment que j’aimerais partir longtemps en famille, pas forcément très loin mais en prenant le temps. Ce qui m’inquiétait le plus c’était de déscolariser mes enfants — sur ce point on va avoir de l’entraînement, qu’on le veuille ou non — mais maintenant je doute que les voyages redeviennent tout de suite quelque chose de banal.

La vérité c’est que je sais pas bien ce que je ferai quand on pourra à nouveau sortir. J’ai envie de reprendre ma permanence d’écrivain public, j’ai envie de recommencer à imprimer des affiches pour des gens que j’aime bien, et surtout je voudrais recommencer à écrire sur le réel, au lieu de tourner toujours autour.

Si j’y arrive, vous serez certainement les premiers informés.

À mercredi prochain !

M.