La maison brûle

ABSOLUMENT TOUT — ÉP. 52

Bonsoir tout le monde.

Cette semaine, on va écarter très légèrement les doigts pour jeter un œil à ce qui se passe.

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Allez, fini de parler boutique, on y va.

1. Les trucs qui font biiiip

En lisant la dernière livraison de La vie matérielle, j'ai découvert un texte de Shannon Mattern qui m'a fasciné, Things that Beep: A Brief History of Product Sound Design, à propos des bruits des objets du quotidien :

La plupart de nos outils mécaniques sont lisibles, offrant une explication de leur fonction et des indices sur leur utilisation. Le réfrigérateur ronronne, le ventilateur bourdonne, la machine à laver gargouille et son tambour tourne, le sèche-linge gronde, même le disque dur cliquette. [...] Dans ces cas, nous pouvons observer (ou nous représenter) les parties mobiles de nos machines, entendre les bruits qu’elles produisent, et nous assurer qu’elles fonctionnent correctement.

[Things that Beep: A Brief History of Product Sound Design]

De plus en plus, le son produit par les objets qui nous entourent n'est plus seulement "naturel". Les constructeurs automobiles, par exemple, passent beaucoup de temps à ajuster les feulements de leurs moteurs et les claquements de leurs portières pour produire des sons qui respectent leur image de marque — jusqu'à l'absurde, puisque BMW, par exemple, retransmet activement le son du moteur à l'intérieur de l'habitacle de certains de ses modèles pour que le conducteur puisse s'entendre faire vroum malgré les progrès de l'isolation phonique.

De plus, de nombreux objets avec lesquels nous interagissons ont graduellement perdu les composantes mécaniques qui leur donnaient une signature sonore. Les boutons sont remplacés par des surfaces tactiles, les aspirateurs perdent leurs sacs, et globalement les fabricants d'électro-ménager travaillent à atténuer les bruits produits par leurs machines. Cela modifie notre environnement sonore, en décorrélant petit à petit l'objet et son bruit :

Les machines à café, surtout celles à espresso, tendent à susciter une certaine tolérance acoustique. Malgré leurs vrombissements et leurs sifflements, ces machines déclenchent généralement des réponses émotionnelles positives, en dernière analyse parce qu’elles produisent une substance addictive. […] De plus, pour Elif Özan, lorsque les consommateurs perçoivent un son comme utilitaire (comme ayant un but, ou comme produit par des pièces méticuleusement conçues), ils considèrent ce son comme “fonctionnel” et donc tolérable, sinon plaisant. Mais pour nos fours et nos réfrigérateurs et nos lave-vaisselles, des appareils qui restent allumés bien plus longtemps qu’une machine à café, nous aimons autant qu’ils ne passent pas leur temps à crier et à remuer. Néanmoins, ces grosses boîtes métalliques donnent des signaux sonores relatifs aux opérations complexes qui se déroulent à l’intérieur d’elles, et elles nous convoquent (surtout celles d’entre nous qui accomplissent la plupart des tâches ménagères) lorsqu’il faut agir : “je suis là !”

[Things that Beep: A Brief History of Product Sound Design]

De fait, chez moi, les appareils ménagers émettent tous des bruits plus ou moins stridents, la bouilloire ou le four qui bippent quand la température demandée est atteinte, le micro-ondes qui prévient que c'est cuit, le frigo qui râle s'il reste ouvert trop longtemps, la machine à laver qui chante (c'est le ciment du couple), et entre ça et les alarmes pour ne pas oublier de sortir les poubelles, j'ai l'impression que ça rythme mes journées comme les sonneries du collège il y a trente ans.

Ces innombrables bips me hérissent autant que les notifications de mon téléphone, sauf que je ne peux pas les désactiver parce que j'en suis venu à compter sur leur feedback permanent. C'est un peu comme les détecteurs de fumée, dont la tendance à hurler sitôt qu'on prend une douche un peu trop fumante ou qu'on cuisine un peu trop longtemps est bien documentée, au point qu'on finit par se sentir persécuté, mais qu'on ne peut pas débrancher parce qu'on a trop besoin qu'ils puissent nous tirer du lit si jamais la maison prenait effectivement feu.

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L'abondance de signaux qui accaparent notre attention de manière disproportionnée par rapport à leur importance peut mener à ce qu’on appelle l'alarm fatigue, une “augmentation du temps de réaction ou réduction du taux de réponse” à une alarme lorsqu'on y est confronté trop fréquemment. C'est un problème qui touche souvent le secteur hospitalier (voir, encore une fois, l'excellent podcast 99% Invisible) ou celui des transports, notamment le contrôle aérien.

[A Formal Proof of Animation and Sound Benefits in ATC/ATM User Interfaces: Improving Controllers’ Situation Awareness — papier lisible ici, page 63]

Il y a une quinzaine d'années, pour un boulot de traduction, j'avais eu un aperçu du travail de l'agence de design Intactile sur l'apport du sound design aux interfaces dédiées aux contrôleurs aériens, qui doivent recevoir et hiérarchiser une énorme quantité d'informations en un temps record, et j’en garde un souvenir fasciné — bien employés, les signaux sonores permettent de donner des informations complémentaires mais clairement signalées comme accessoires, sans entamer la concentration de celui qui les reçoit.

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Je n'exige certes pas qu'une équipe de chercheurs se penche sur les bips de ma bouilloire, mais je dis simplement qu'il reste de la marge de progression. On me répondra peut-être que les appareils connectés ou "intelligents" permettent de remplacer les bips par des notifications sur smartphone, voire par la communication verbale avec l'appareil, mais personnellement je suis de l'école qui garde un flingue chargé à côté de l'imprimante au cas où elle aurait un comportement louche.

2. Domithanasie

J'ai récemment appris (je ne sais plus comment) que l'Europe centrale et orientale présente des vestiges préhistoriques assez curieux et qui ont fait l'objet d'un vif débat entre archéologues : dans une région qui s'étend de la mer d'Azov à l'Adriatique, on retrouve un peu partout les restes calcinés d'habitats humains. Les vestiges datent d'une période allant de 6500 à 2000 av. J-C, et ils sont trop nombreux pour que leur présence soit simplement le fruit du hasard.

L'archéologue Ruth Tringham a baptisé la région où les habitats étaient ainsi incendiés Burned house horizon :

Le point qui a suscité le plus de controverses est que les maisons dont on retrouve les vestiges paraissent avoir été brûlées délibérément, avec l'objectif qu'il n'en reste plus rien. Plusieurs équipes d'archéologues ont construit des maisons semblables à celles du néolithiques pour les faire brûler, afin de voir comment obtenir des décombres similaires à ceux découverts dans le sol, et toutes ont constaté que d'énormes quantités de combustible supplémentaire étaient nécessaires :

Pour leur expérience, Bankoff et Winter ont construit une réplique d’une maison néolithique partiellement délabrée, puis y ont mis le feu de manière à reproduire un incendie accidentel tel qu’aurait pu produire un foyer de cuisson laissé sans surveillance. Ils ont ensuite laissé le feu se consumer pendant plus de 30 heures sans intervention. Si l’incendie s’est rapidement propagé au toit de chaume, le détruisant complètement, en fin de compte moins de 1% de l’argile des murs avait été cuite (transformée en céramique), ce qui ne correspond pas à la large quantité de débris de murs en terre cuite retrouvés parmi les ruines des habitats Cucuteni-Trypillia. De plus, leur incendie expérimental a laissé les murs pratiquement intacts. Il aurait été relativement simple de réparer rapidement la toiture, de nettoyer les cendres, et d’occuper à nouveau la maison.

[Burned house horizon — Accidental vs. intentional debate]

Diverses théories ont été avancées depuis les années 1940 pour tenter d'expliquer ce phénomène : accidents en série (peu vraisemblable vu la quantité et l'éparpillement des vestiges retrouvés), actes de guerre (mais alors pourquoi gâcher tant de combustible ?), renforcement de la structure des murs grâce à la vitrification de l'argile sous l'effet du feu, fumigation, ou encore démolition (mais dans tous ces cas, comment expliquer la présence d'artefacts de valeur dans les décombres ?).

À mes yeux de profane, la seule théorie satisfaisante est la dernière :

Fin symbolique de la maison : des chercheurs ont émis la théorie que les bâtiments étaient incendiés rituellement, régulièrement et délibérément pour marquer la fin de la “vie” de la maison. Les termes de “domicide" et de “domithanasie” ont été proposés pour désigner cette pratique. Cette théorie postule que les membres de la culture Cucuteni-Trypillia étaient animistes et croyaient que les objets inanimés, y compris les maisons, avaient une âme ou un esprit. Cela pourrait également indiquer que ces personnes croyaient à la réincarnation, c’est-à-dire que l’“âme” de l’ancienne maison brûlée serait “ressuscitée” dans la nouvelle structure bâtie au-dessus […]. D’après cette théorie, les objets appartenant à la maison (y compris la nourriture, les contenants, et les objets rituels) pouvaient être vus comme partageant le même “esprit” que la structure du bâtiment. Au moment de détruire la maison, il était donc nécessaire de détruire aussi les différents éléments qui la composaient, ce qui expliquerait que ce type d’objets aient été retrouvés parmi les décombres des maisons brûlées. L’acte de destruction physique de l’ensemble du village nécessitait un effort commun de toute la communauté, afin d’entasser d’énormes quantités de carburant autour des murs des structures, avant d’y mettre le feu. Ce type de destruction systématique laisserait les traces que l’on trouve sur les sites archéologiques.

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Pour conclure, je m’en voudrais de ne pas vous traduire ce paragraphe de l’introduction de l’article de Chapman :

Dans son étude vivifiante de la (pré)histoire du feu, Goudsblom (1992) corrige beaucoup des présomptions erronées que nous avons parfois sur le feu, ses effets psychologiques, et la manière dont les communautés anciennes contrôlaient ses effets potentiellement ravageurs. Il réfute l’idée qui voudrait que la principale émotion suscitée par le feu pendant la préhistoire était la peur, simplement parce que c’est l’attitude prédominante des humains urbains du 20e siècle. À la place, il nous invite à envisager que la présence courante du feu dans la vie quotidienne conduisait à des attitudes bien différentes, fondées plutôt sur le respect et l’appréciation de ses aspects positifs que sur la terreur. Il est intéressant de noter que l’absence de codes de pratique régissant le contrôle du feu dans les premières communautés urbaines de Mésopotamie conduit Goudsblom à conclure que les compétences de base de manipulation du feu devaient être très répandue dans la population (1992:66). Je ne dis pas que le feu peut toujours être contrôlé et qu’il n’y avait jamais d’incendies catastrophiques. Mais il n’est sans doute pas inutile de mettre en question les suppositions faites au 20e siècle sur la base de notre expérience bien plus limitée du feu lorsque nous cherchons à interpréter le passé.

[Deliberate house-burning in the prehistory of Central and Eastern Europe]

3. Follow the leaders

Pour finir en vitesse, je voulais vous montrer le travail de deux artistes dont j'ai vu passer les œuvres récemment sur twitter et reddit.

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En 2011, Alex Schaefer installe son chevalet sur les trottoirs de Los Angeles pour peindre des banques d'après nature. Sauf qu'il les peint en flammes, pour une série intitulée "Disaster Capitalism".

Le résultat est tout à fait réjouissant, mais ce travail a fini par attirer l'attention de la police de Los Angeles :

“Ils m’ont dit qu’ils avaient reçu un appel de quelqu’un qui se sentait menacé par mon tableau”, raconte Schaefer. “Ils m’ont dit qu’ils devaient déterminer mes intentions. Ils m’ont demandé si j’étais un terroriste et si j’allais passer à l’acte et faire ce que je peignais.” Non, a répondu Schaefer. Il a expliqué que son travail était une métaphore visuelle des ravages que les pratiques des banques avaient causé à l’économie. Un terroriste ne passerait sans doute pas des heures sur un trottoir à faire une peinture à l’huile de sa cible, a-t-il expliqué aux policiers.

[An artist’s incendiary painting is his bank statement]

Trois semaines plus tard, deux inspecteurs se sont néanmoins présentés à son domicile pour l'interroger. La mère d'Alex Schaefer avait apparemment exprimé quelques inquiétudes pour la suite de la carrière de l'artiste après ces démêlés avec les forces de l'ordre, mais c'était faire bien peu de crédit aux capacités du capitalisme à absorber sa critique, puisque l'école où Schaefer enseignait avait rapporté l'incident sur son blog institutionnel avec une pointe de fierté.

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Je suis aussi tombé sur les sculptures de l'artistes espagnol Isaac Cordal, dont la série Cement Eclipses met en scène des personnages minuscules et vêtus de costumes ternes, de vieux hommes voûtés par le poids des responsabilités et l'ampleur du désastre qu'ils prétendent gérer :

J'ai une tendresse particulière pour ses œuvres de la série Waiting for climate change, installées sur une plage de La Haye :

Ou dans les douves du château de Nantes, en 2013 :

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Et ce sera tout pour cette fois. On se retrouve le 14 avril pour une nouvelle livraison d'ABSOLUMENT TOUT.

D'ici là tenez bon, profitez du moindre instant de répit, et accrochez-vous aux belles choses.

M.

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ABSOLUMENT TOUT paraît un mercredi sur deux, avec chaque fois trois trucs intéressants.

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