Les légendes de Liège

ABSOLUMENT TOUT — ÉP. 66

Bonsoir tout le monde.

Cette semaine, malgré la fatigue qui ne me quitte pas, j'avais quand même envie de vous raconter quelques histoires découvertes pendant mes vacances d'été, avant que le souvenir de ces journées passées à vélo avec le vent dans la gueule ne s'estompe complètement.

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Je profite de votre attendrissement momentané pour rappeler que vous pouvez vous abonner à ABSOLUMENT TOUT, afin de prouver au monde que vous avez un goût exquis et l'âme d'un(e) mécène :

1. Les détectives pétrifiés

Mon voyage d'août dernier s'est terminé à Delfzijl, au bord de l'estuaire de l'Ems, complètement au nord-est des Pays-Bas. À l'origine, j'avais prévu de traverser pour aller en Allemagne, mais la météo calamiteuse de la semaine précédente était venue à bout de mes forces.

Si je me suis tout de même acharné jusqu'à Delfzijl au lieu de rentrer précipitamment à Montreuil, c'est parce qu'on y trouve une statue du commissaire Maigret, et que je voulais la voir. Elle est dans un petit parc sans prétention d'un quartier résidentiel banal, mais j'ai tout de même été ému de me trouver enfin face à celui qui m'accompagnait dans mes lectures depuis le début de l'été.

L’une des premières aventures de Maigret se déroule à Delfzijl, et je croyais que c’était la raison pour laquelle on lui avait élevé une statue. Pourtant, Un crime en Hollande est une triste affaire, sans grande sympathie ni pour les Hollandais, ni pour les intellectuels provinciaux, ni pour les femmes en général, et il me semblait que c’était une drôle d’idée de s’enorgueillir d’avoir été ainsi décrit. Il m’avait simplement échappé que c’est peut-être bien à Delfzijl que Simenon avait écrit la toute première aventure de Maigret, Pietr le Letton, à bord du bateau qu’il s’était fait construire pour voyager sur les canaux.

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À mon retour de Hollande, plutôt que de rentrer bêtement à Montreuil, je me suis arrêté à Liège. L'excellent ami qui m'y accueillait est un grand lecteur de Maigret, et il m'a rappelé qu’on trouve à Liège une statue de Simenon, derrière l’hôtel de ville, place du commissaire Maigret :

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Et je m’en voudrais de ne pas saisir l’opportunité qui m’est offerte de vous montrer cette statue de Columbo, installée à Budapest en 2014, au prétexte que Peter Falk serait un lointain descendant de Miksa Falk (c’est faux) :

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Je vais de ce pas fonder une association pour l’édification d'une statue de Jessica Fletcher et/ou Magnum à Montreuil, où ils ont sûrement des aïeux imaginaires.

2. La tour d'Eben-Ezer

Pendant que j'étais à Liège, j'ai fait une petite excursion le long de la Meuse, pratiquement jusqu'à Maastricht, pour aller voir un bâtiment fort curieux, la tour d'Eben-Ezer ou tour de l’Apocalypse.

Il s'agit d'une tour en silex de 6 étages et surmontée de gargouilles monumentales, bâtie entre 1948 et 1963 par Robert Garcet et ses compagnons. Garcet était un peintre et un militant pacifiste, qui avait été violemment choqué par la seconde guerre mondiale. Il travaillait dans une carrière de silex, et c’est là qu’il a récupéré des pierres pour bâtir patiemment un monument à la paix, dont l’ambition ultime est de débarrasser l’humanité des uniformes et des patrons, pour revenir à un état d’harmonie préhistorique (totalement fantasmé mais néanmoins alléchant).

Alors c'est d'une beauté que je qualifierais de pas nécessairement évidente, surtout les hauts-reliefs qui ornent les intérieurs, mais j'ai été authentiquement saisi et impressionné par ma visite, amusé par les idées fantasques de Robert Garcet sur les grands cycles historiques et la préhistoire, et finalement obligé de constater que j’avais sous les yeux quelque chose de réellement étonnant.

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Plutôt que mes médiocres photos, je vous propose de suivre Jarvis Cocker (!!!) qui s'est rendu sur place en 1999 dans le cadre d'une série d'émissions de télévision à propos de l'art brut — et qui a donc eu la chance de pouvoir parler avec Robert Garcet dans un français merveilleusement hésitant (et de se faire traiter d'imbécile) :

(je vous ai mis la vidéo au bon moment mais il y a beaucoup d'autres sujets)

3. Outremeuse

Et puisque ce soir je raconte tout à l'envers : j'avais notamment été attiré à Liège par la promesse d'assister aux fêtes du 15 août en Outremeuse. Outremeuse est une île de Liège, qui présente la particularité de s'être déclarée république libre dans les années 20, dans le sillage de la commune libre de Montmartre.

Le week-end du 15 août s’y déroulent lieu chaque année des fêtes qui sont un curieux mélange de culte marial, de folklore local, et de beuverie, dans une ambiance que j’ai trouvé particulièrement joviale et sereine au vu des quantités d’alcool consommées.

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Cette année, Covid oblige, les festivités étaient globalement réduites, mais j'ai tout de même participé à quelques réjouissances traditionnelles : nous avons suivi dans les rues d'Outremeuse la sortie du Bouquet, “structure d'environ 50 kg, mesurant 7 m de haut et garnie d'environ 3 000 fleurs de soie”, avant d'arriver rue Roture.

La rue Roture est une des rues les plus pittoresques du quartier d'Outremeuse. (…) Durant 3-4 jours, lors de la fête du XV août, les bars ayant pignons sur rue, proposent du peket (un alcool de baies de genévrier aromatisé) et des cocktails à base de péket jusqu'aux petites heures du matin, le tout dans une ambiance très festive.

[Rue Roture]

Je confirme.

Le lendemain on n’a pas eu le courage de se lever pour la procession de la vierge noire et la messe en wallon, mais mon grand regret c’est surtout de n’avoir pas assisté à un spectacle de marionnettes avec Tchantchès et Nanesse :

Réellement les premières traces de l'apparition de ce personnage remontent vers 1860 dans le théâtre de Léopold Leloup dans la rue Roture. Dans ce théâtre venaient de nombreux étudiants en médecine… C'est afin de les contenter que ce petit personnage intermède de second rang occupera finalement le devant de la scène.

Question caractère, il incarne l’esprit frondeur des Liégeois qui, à l’époque de sa création (milieu du xixe siècle), venaient de bouter les Hollandais dehors peu après qu’ils eurent fait de même avec les princes-évêques : il n’est pas impressionné par les titres et les couronnes, il est courageux et déterminé, assoiffé de liberté mais aussi sensible à la gloriole.

[Tchantchès]

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Et ce sera tout pour cette fois.

On se retrouve la semaine prochaine avec les nombreux bouts de trucs qui ne sont pas rentrés dans cette newsletter. D'ici là, je vous recommande vivement de chanter et de danser, c'est assez plaisant.

Portez-vous bien.

M.