Piscines flottantes, néo-artisanat, et télécabines urbaines

ABSOLUMENT TOUT — Ép. 02

Bonsoir tout le monde.

Merci pour vos retours et encouragements la semaine dernière, j’espère que cette nouvelle livraison (résolument urbaine) vous changera un peu les idées.

1. Piscines flottantes

Vendredi, je suis allé nager à la piscine Joséphine Baker qui, si vous l’ignoriez, a la particularité d’être une sorte de barge flottant sur la Seine. Elle est amarrée au niveau de la BnF et ouverte au public tous les jours de 13h à 20h. Une particularité : la petite taille du bassin et la fréquentation élevée rendent les sessions de natation assez intenses ; une fois qu’on est inséré entre deux autres nageurs, on ne peut plus guère prendre de pause.

De retour dans une BnF désertée, coronavirus oblige, je suis allé sur Wikipédia pour profiter un peu de l’hébétude cotonneuse du nageur. J’ai d’abord appris que les débuts de la piscine Joséphine Baker avaient été difficiles :

Après avoir été victime d'un incendie fin 2006, puis ayant failli couler à la suite d'une erreur de manipulation lors d'une opération de maintenance en novembre 2007, la piscine est restée fermée pendant plusieurs mois, avant de finalement rouvrir le 21 juillet 2008.

Mais surtout, j’ai découvert que Joséphine Baker n’était pas la première piscine flottante de Paris, loin s’en faut — il y a d’abord eu la piscine Deligny, ouverte en 1840, qui se trouvait aussi rive gauche mais côté ouest, quai Anatole France.

Que sont donc devenus les Bains Deligny ? Je vous offre la chronologie de Wikipédia, qui devient plus borgesienne de ligne en ligne :

En 1785, les bains sur pilotis sont créés. La piscine comprenait un restaurant et des salons privés.

En 1801, le maître-nageur Deligny fonde une école royale de natation.

En 1900, les épreuves de natation des Jeux olympiques à Paris se déroulent à la piscine Deligny. 

En 1919, est mis en place un système de filtrage des dépôts boueux qui incommodent les baigneurs.

Dans les années 1960, des défilés de mode en maillots de bain y sont organisés. 

À partir des années 1970, le solarium supérieur de la piscine est un haut lieu d'exposition des seins nus à Paris.

Le député RI de la 8e circonscription du Rhône Emmanuel Hamel a écrit une lettre de protestation au ministère de l'Intérieur en août 1973, en raison de la proximité de la piscine avec l'Assemblée nationale (on pouvait voir l'intérieur de la piscine depuis un endroit précis du pont de la Concorde) . Cette réclamation ne fut pas suivie d'effet, mais le directeur de la piscine réserva un secteur du solarium pour les adeptes du monokini, dont l'entrée était interdite aux enfants. 

En 1990, une péniche amarrée au Pont de Tolbiac heurte la piscine.

Le 8 juillet 1993, en 40 minutes, la piscine coule dans la Seine.

Je suis fasciné par cette chronologie. On imagine toujours un lien de causalité entre des faits présentés sous forme de séquence — chaque ligne sautée entre deux dates est comme le blanc qui sépare les cases d’une bande dessinée — alors qu’il n’y a aucun rapport entre la collision de 1990 et le naufrage de 1993, qui fut causé par une tempête (j’ai trouvé quelques photos du désastre, qui ont la lumière particulière des photos argentiques de l’époque).

Je note aussi qu’une bonne moitié du volume de la chronologie est consacrée aux nichons, dénudés ou non, qui obsèdent donc aussi bien les députés que les rédacteurs de Wikipédia. Quand je lis “haut lieu d’exposition des seins nus”, j’imagine un instituteur en retraite pas peu fier de sa formule et pouffant tel Bernard Pivot.

D’autres informations plus pertinentes étaient pourtant disponibles, par exemple que “fin août 45, les prix excessifs des hôtels combinés aux mines encore présentes sur certaines plages, ont contraint des milliers de Parisiens à profiter de l’été dans la capitale, dans des lieux comme les Bains Deligny”.

2. Néo-artisanat

De passage avenue Parmentier, je suis tombé sur un nouveau prétendant au titre de la boutique la plus XIe de tout le XIe arrondissement : la Savonnerie Ciment, qui fait des savons artisanaux en forme de carreaux de ciment.

Il semble bien qu’on a franchi une nouvelle étape dans la course à l’armement de la gentrification. Une seule activité créative ne suffit plus, il faut les fusionner pour obtenir plus de puissance — un peu comme dans Dragonball Z.

Du coup on peut imaginer plein d’autres cross-overs : une AMAP-escape game ! Des vélos brodés au point de croix ! Une salle de cross-fit où on soulève des lombricomposteurs !

Ou peut-être que pour garder une longueur d’avance sur la tendance, il faut directement partir à contrepied et se faire poser un sol en savonnettes.

3. Télécabines urbaines

Les stations de ski importent de la neige par hélicoptère pour retarder le moment où elles rejoindront les rangs des innombrables stations fantômes d’Europe. Peut-être qu’à un moment, on arrivera à admettre que la neige ne reviendra plus, et qu’il est temps d’imaginer un autre avenir que la préservation à l’identique et à tout prix de l’imaginaire des années 60.

Peut-être même que les infrastructures devenues inutiles dans les montagnes pourraient servir ailleurs : plusieurs projets de “câble” sont à l’étude en région parisienne, dont un est bien avancé, le Câble A - Téléval.

En Amérique Latine (Medellín, Cali, Caracas), les télécabines servent généralement à contourner des obstacles naturels, mais dans le Val-de-Marne ce sont surtout les innombrables autoroutes, tunnels et voies ferrées qu’il faudrait enjamber.

Je n’ai pas cherché mais je suppute que le projet a été lancé dans le sillage de la construction très médiatisée d’une ligne de télécabines à La Paz, en 2014, censée décloisonner les quartiers indigènes situés sur les hauteurs de la ville.

De nombreux projets avaient été annoncés à ce moment-là aux États-Unis, mais je ne crois pas que ces annonces aient été suivis d’effets. En pratique, les lignes urbaines de télécabines et téléphériques effectivement en service restent le plus souvent touristiques. Un utilisateur de reddit énumère quelques uns des freins à leur développement :

  • L’échelle : une ligne dessert seulement 2 arrêts et transporte environ 4000 passagers à l’heure. Impossible d’augmenter la capacité ou d’ajouter un arrêt sans créer une nouvelle ligne.

  • La fiabilité : les câbles eux-mêmes sont très fiables, mais si un passager chute, tout s’arrête. Ce n’est pas un gros problème dans les stations de ski, où les passagers sont (raisonnablement) en forme, sensés, non alcoolisés, et surveillés de près par le personnel. Mais pour certains passagers urbains, descendre d’une cabine en marche va être difficile.

  • Quelqu’un va chier dans une cabine. Ou s’injecter de l’héroïne, ou vomir, ou baiser. C’est inévitable.

  • Tout s’arrête pendant les opérations de maintenance : un bus peut être remplacé et envoyé au garage ; les trains peuvent changer de direction ou sauter des stations si nécessaire. Mais pour intervenir sur des télécabines, il faut tout fermer.

(traduction rapide mais réalisée par un véritable humain)

Voilà.

À mercredi prochain !

M.