Une question d'intégrité

ABSOLUMENT TOUT — ÉP. 67

Bonsoir tout le monde.

Je suis ravi de vous retrouver et j'espère que vous allez bien. Pour ma part je suis en pleine forme, après trois semaines à regarder le monde cuire à feu doux, tel une sauce tomate oubliée sur le feu et qui commence à prendre au fond.

Allez hop, trois choses intéressantes.

1. Architecture aveugle

Fin octobre, le grand public a découvert, médusé, les plans d'une future résidence pour étudiants qui doit être construite sur le campus de l'UC Santa Barbara :

Si l’énorme Munger Hall doit être doté de quatorze entrées et sorties, 94% des étudiants qui y vivront occuperont des pièces dépourvues de fenêtres. Ces chambres individuelles doivent être équipées, à la place, de fenêtres virtuelles qui simulent la lumière du soleil.

Chacun des neuf étages habitables de la résidence doit être composé de huit “maisons”, avec huit “suites” organisées autour d’une cuisine et d’un séjour communs. Le dernier étage doit posséder un jardin, avec des “capsules de socialisation” et des zones où s’asseoir.

[Architect resigns over mostly windowless Munger Hall dormitory at University of California]

Le bâtiment doit son nom à Charles Munger, un milliardaire qui a proposé de financer une partie du chantier (200 millions de dollars sur un total de 1,5 milliards) en échange du droit d'en concevoir les plans et de lui donner son nom. Dans la presse locale, cette gigantesque cité U a reçu le petit nom de Dormzilla.

Je suis fasciné par la confiance en soi apparemment illimitée que confèrent la richesse et l'ignorance à Charles Munger, et qui le conduisent à produire, après 15 années de travail, un bâtiment parfaitement cubique et terme, dont l'originalité est d'être conçu autour de gadgets absurdes — car pourquoi faire des fenêtres quand on peut installer des lampes qui singent la lumière naturelle et "se calent sur les rythmes circadiens" des étudiants, hein ?

J’ai bien aimé cet article sarcastique de Curbed, pour qui le projet de Munger n'est pas sans mérite : après tout il y a un énorme parking à vélo, de vastes espaces communs et des chambres qui, pour être petites et aveugles, sont néanmoins individuelles ; et surtout, eh bien ce sont de nouveaux logements, dans une région qui en manque cruellement, alors on ne va pas faire la fine bouche pour une malheureuse histoire de fenêtres.

De fait, Dormzilla me paraît effectivement être à l'avant-garde. Dans le futur, on transformera les innombrables parkings sous-terrains de nos villes, devenus inutiles, en logements collectifs ultra bien situés, abrités de la chaleur étouffante des étés caniculaires, aux dimensions certes modestes mais à l'agencement optimisé, et qui permettront de retrouver un sentiment de communauté au sein d'une société tristement aliénante.

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Plus sérieusement, Munger Hall me paraît être à l'intersection de deux tendances architecturales a priori sans lien entre elles.

D'une part, il n'est pas rare, aux États-Unis, d'utiliser des centres commerciaux désaffectés comme lycées, par exemple suite à des catastrophes naturelles, comme le racontait cet article de Slate. Ca donne d'étranges espaces fortement éclairés mais aveugles, avec des volumes énormes et bizarrement répartis.

D'autre part, les maisons individuelles dépourvues de fenêtres ont une histoire étonnamment fournie.

Ces maisons sont souvent construites soit pour le geste architectural (Vertical Glass House de l'Atelier FCJZ, ‘une villa mid-century modern tournée de 90°’), soit pour échapper aux vis-à-vis sur des parcelles où les contraintes sont très fortes (ici un exemple en banlieue parisienne), soit pour répondre aux préférences des futurs habitants (un cas extrême : la maison en U de Toyo Ito, construite pour une famille en deuil).

Beaucoup de ces maisons aveugles sont au Japon :

Cette affinité pour les maisons aveugles et insulaires est enracinée dans la culture japonaise. Comme l’expliquait l’architecte tokyoïte Alastair Townsend en novembre dernier, les spécificités des maisons japonaises ont des causes économiques et culturelles. Le Japon a une longue histoire de construction, de démolition, et de re-construction, tout ça pour la recherche de la nouveauté (ça, et la rareté des matériaux durables, notamment au moment de la guerre). Le marché de l’immobilier japonais comprend 87% de nouvelles constructions, et la maison moyenne perd toute sa valeur en 15 ans à peine. Contrairement à leurs homologues occidentaux, pour qui la propriété immobilière représente un investissement financier substantiel, les propriétaires japonais n’imaginent pas revendre leur maison. Les couples et les familles de classe moyenne embauchent donc des architectes pour se faire construire des maisons sur mesure, adaptées à leurs singularités et au degré d’intimité qu’ils désirent.

[A Brief History of the Windowless House]

Ca donne beaucoup de toutes petites maisons qui feraient hurler Stéphane Plazza, mais que j'adore regarder — celle-ci par exemple :

(Et si vous en voulez plus, vous pouvez trouver un bel inventaire de maison sans fenêtres sur cette page)

2. L'éthique de Calvin & Hobbes

Calvin & Hobbes est un comic strip écrit et dessiné par Bill Watterson, publié quotidiennement dans les journaux américains de 1985 à 1995, et c'est une de mes bande-dessinées favorites. Si jamais vous ne connaissez pas : Calvin est un enfant de 6 ans à l'imagination débordante et qui n'a pas froid aux yeux.

Son meilleur ami s'appelle Hobbes. Quand un autre personnage est présent dans la case, Hobbes est une peluche ; quand Calvin et Hobbes sont seuls en scène, Hobbes est un tigre qui parle.

Depuis quelques temps, j'ai le sentiment diffus d'un regain d'intérêt pour les aventures de Calvin & Hobbes — peut-être que ce sont les sempiternels costume d'halloween, peut-être que c'est de voir mes enfants découvrir mes albums, et peut-être aussi que ce sont les différents confinements de ces dernières années qui nous ont tous redonné à voir la pertinence indéfectible de leurs aventures :

Je crois qu’aujourd’hui que nous sommes tous confinés, seuls et isolés, il y a plus de choses à trouver dans Calvin et Hobbes que ce que Watterson nous a donné. Nous pouvons y voir un enfant, un petit anarchiste, et son imagination débordante. Nous pouvons trouver les amis qu’il se fait dans son esprit, les aventures qui existent dans sa tête. Nous pouvons trouver quelqu’un qui comprend déjà les vexations qu’imposent des contingences qu’on n’a pas choisies — non pas une pandémie, mais l’horreur des devoirs, les tourments du bain, et les épreuves qui découlent du fait d’être coincé dans une maison avec sa famille. Et nous voyons aussi la solution à tout cela : une imagination sans limite, voire sans loi.

[Calvin and Hobbes and quarantine]

Je suis même tombé sur un article qui met en parallèle la lettre dans laquelle Bill Watterson, alors au sommet de son art, annonçait à ses lecteurs la fin prochaine de Calvin & Hobbes et la Grande Démission que connaissent actuellement les États-Unis.

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Watterson s'exprimait très peu pendant la publication du strip, parce qu'il était un peu dépassé par son succès, et parce qu'il avait longtemps été en conflit avec son éditeur/agence sur la question de sa liberté artistique, de ses congés, et surtout sur son refus obstiné de créer des produits dérivés :

Sur le plan pratique, les produits dérivés nécessitent une équipe d'assistants pour faire le travail. Le dessinateur devient un contremaître, qui délègue les responsabilités et supervise la production de choses qu'il ne crée pas. Cela ne dérange pas certains dessinateurs, mais pour ma part je suis devenu cartooniste pour faire des cartoons, et non pour diriger une entreprise. (...) Approuver le travail de quelqu'un d'autre n'est pas la même chose que de faire le travail soi-même. (...)

Mon strip parle de réalités privées, de la magie de l'imagination, et de ce qui rend spéciales certaines amitiés. Qui croirait à l'innocence d'un enfant et de son tigre s'ils utilisaient leur popularité pour vendre des gadgets hors de prix et inutiles ? Qui aurait confiance dans l'honnêteté des observations du strip si ses personnages servaient de marchands ambulants ?

[The Calvin and Hobbes Tenth Anniversary Book, p.11]

À mon sens, cette intégrité exemplaire explique pourquoi Calvin & Hobbes sont restés dans les mémoires sans trace de l'amertume ou de l'inconfort qui nimbent les oeuvres dont on garde des souvenirs d'enfant, mais qui ont été, depuis, rebootées et déclinées et réinterprétées mille fois.

Bon, et puis il faut avouer que c'était vraiment génial :

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(Je le disais, les interviews et apparitions publiques de Watterson sont extrêmement rares. En 2015, il a donné ce qui est, à ma connaissance, le plus long entretien de sa carrière, à l'occasion d'une exposition sur son oeuvre. Vous pouvez le lire en intégralité dans le catalogue de l'exposition, ou en découvrir un extrait ici)

3. Mobile Suit Lumumba

Patrice Lumumba est l'un des héros de l'indépendance de la République Démocratique du Congo. Elève brillant, il avait été rapidement coopté par les structures coloniales belges. Dans les années 1950, alors membre du parti libéral, il plaidait pour une simple autonomie du Congo, avant de devenir fermement indépendantiste (en découvrant à la fois l'étendue des richesses minières de son pays et le degré de paternalisme avec lequel la puissance coloniale le considérait). Après l'indépendance, Lumumba devint le premier premier ministre de la République du Congo, de juin à septembre 1960, avant d'être arrêté puis assassiné (avec la complicité de l'armée belge, mais la CIA était dans les starting blocks).

Aujourd'hui, Lumumba revient.

Les héros ne meurent jamais. Avec son armure de 30 kilos fabriquée à partir de déchets électroniques et des précieux minerais du Congo, Precy Numbi réactive un super-héros des Indépendances africaines. Le Robot Lumumba est bien vivant, propulsé par l’énergie du jeune artiste, il arpente les rues de Matonge, et fait résonner ses discours face à la statue du roi Léopold II.

[Audrey Cluzel - Robot Lumumba]

J'ai adoré l'espièglerie de Precy Numbi pour parler de thématiques pas forcément gaies, qu'on peut aussi entendre dans un récent épisode de Tracks où il présente une autre robot.

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(Robot Lumumba fait partie d'une série documentaire en développement d'Audrey Cluzel sur “les Roboticiens”, des inventeurs et artistes africains qui travaillent, chacun à leur manière, sur les robots. Elle a déjà obtenu le soutien de TV5 Monde et une bourse de la SCAM et est à la recherche d'une production.)

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Et ce sera tout pour cette fois. Je vous retrouve dans deux semaines, parce que je ne suis pas tout à fait prêt à reprendre un rythme hebdomadaire.

D'ici là, portez-vous bien.

M.