Une étrange uchronie où on peut encore s’approcher les uns des autres

ABSOLUMENT TOUT — Ép. 08

Bonsoir tout le monde.

Cette semaine, ça commence à sentir la fin et le début, même si on ne sait pas encore bien de quoi. La date putative du déconfinement se rapproche, et bien que les détails restent flous, on a compris qu’il n’y aurait pas d’apéro Facebook géant pour fêter ça.

La communication gouvernementale pléthorique mais étrangement creuse de ces derniers jours me rappelle un genre que je dois souvent traduire : les entreprises qui temporisent avant d’annoncer les détails d’un plan de restructuration. Quand je vois le président et le premier ministre faire la course autour du pot, je commence à soupçonner qu’on sortira jamais.

Anonyme 1 : je suis de la génération 2000. les US ont mis combien de temps pour revenir à la normale, après le 11 septembre ?

Anonyme 2 : on est jamais revenu à la normale

Par moments j’ai l’impression que ça fait des années qu’on préparait ce confinement, et qu’on n’attendait plus qu’un prétexte pour s’enfermer avec Netflix et du thaï en livraison. Tu sais je vais plus trop au cinéma, c’est plein de relous et de punaises de lit, de toute façon on a un projecteur maintenant et puis franchement on préfère les séries je crois.

1. Les métamorphoses du divertissement

Depuis qu’on est confinés, il faut faire un effort supplémentaire pour accueillir la fiction télévisée. Les gens y marchent dans la rue, ne portent pas de masque, ne remplissent même pas d’attestation avant de sortir de chez eux, comme si soudain tous les films se passaient dans une uchronie étrange où on peut encore s’approcher les uns des autres. 

Pour l’instant, Hollywood (ou France Télévisions, dans ce cas c’est pareil) avance toujours sur son erre, mais bientôt on va arriver au bout de ce qui se trouvait déjà dans le pipeline, et il faudra produire de nouvelles histoires dans un monde post-confinement. Je ne doute pas qu’on trouvera des solutions techniques à la question des tournages (fond vert à la maison, cube de plexiglas habilement dissimulé, désinfection permanente des studios et des personnels, que sais-je), mais ce qui m’intéresse c’est de savoir quand et par quels biais les scénaristes essaieront de raconter ce qui nous arrive actuellement et ce que ça veut dire. 

[Black Mirror paraît désormais bien fade.]

Il a fallu des années pour que le divertissement intègre l’idée que les gens avaient internet et des téléphones portables, et aujourd’hui encore de nombreuses histoires sont situées dans une période antérieure à 1995 pour continuer à se reposer sur de vieilles ficelles. Le plus probable est donc que, par convention, on continue de faire abstraction du virus, un peu comme on situe toujours les films dans un univers où il neige en hiver et où la Californie n’est pas un désert ravagé par les flammes. 

Ensuite, quand les choses seront un peu stabilisées, un des innombrables romans dont je ne doute pas qu’ils sont en cours de rédaction sera adapté au cinéma avec quelque succès, et puis là les vannes seront ouvertes, on se tapera cinq ans de psychanalyse collective. Des films français adaptant les journaux de confinement de nos écrivains (qui régleront leurs comptes avec un public mesquin), des films américains mettant en scène l’héroïsme inefficace mais rédempteur des petites gens, des comédies romantiques sud-coréennes.

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Sur un thème adjacent : avec le confinement, de plus en plus de ligues de sport professionnel sont passées aux jeux vidéo pour que le spectacle continue, dans le sillage du sport automobile.

[Podium and iRacing Present: The Replacements 100 at Atlanta Motor Speedway]

La semaine dernière, c’est la Premier League anglaise qui a annoncé son retour sous forme de tournoi du jeu vidéo FIFA, avec la participation de vrais joueurs de foot aux manettes. Ça occupera l’antenne, mais on peut tout de même se demander à quoi sert la préparation physique exténuante joueurs de foot s’il s’agit d’appuyer des boutons.

Dans le sport automobile, il est possible de transférer des compétences entre pilotage réel et virtuel, au moins pour les jeux qui visent la simulation. Dans un article (très complet) de The Verge, le mois dernier :

Cox a lancé la “GT Academy” de Nissan en 2008, dans laquelle les meilleurs pilotes de jeux vidéo au monde s’affrontaient dans le jeu de course à succès Gran Turismo sur PlayStationle grand vainqueur gagnant une chance de devenir un vrai pilote. Sur le moment, ça avait l’air d’une boutade, mais la GT Academy a contribué à prouver qu’il y a un lien entre les compétences d’un bon pilote de simulation et celles nécessaires à piloter réellement.

[PRO DRIVERS ARE COMPETING WITH GAMERS AFTER F1 AND NASCAR CANCELED RACES]

Le réalisme des voitures, de la météo et de la physique font partie des arguments de vente, et les graphismes ont progressé au point qu’il est parfois difficile de distinguer le jeu vidéo de la réalité.

Et du coup : à quoi bon construire des voitures de course, au fond ? On pourrait continuer d’organiser les mêmes courses qu’avant, avec les mêmes pilotes et les mêmes voitures, mais sans autre empreinte physique que celle des ordinateurs chargés de faire les calculs. Verrait-on seulement la différence ? Et d’ailleurs, pourquoi ne pas en profiter pour s’affranchir des contraintes de la réalité ? Pourquoi pas un tournoi de pilotes de F1 jouant à Mario Kart ?

[Les jeux de baston, par exemple, n’ont plus qu’un rapport très lointain avec l’activité physique dont ils s’inspirent, et c’est ce qui leur permet d’avoir un intérêt propre — je conseille à ceux qui en douteraient cet incroyable article sur les jeunes champions de Tekken du Pakistan.]

2. À quelques sites partis trop tôt

En 2015, faute de revenus publicitaires suffisant, fermait The Dissolve. J’avais pu y lire quelques unes de mes analyses favorites sur le cinéma populaire contemporain, notamment celle-ci sur “le syndrome de Trinity” qui gâche tant de rôles féminins, ou celle-là sur les adultes dans The Breakfast Club, qui réussit le tour de force de proposer un angle nouveau et pertinent sur un film commenté jusqu’à l’écœurement.

Aujourd’hui, re-belotte : la chute des revenus publicitaires a eu raison de The Outline.

J’ai mis du temps à aimer The Outline — tout était un peu trop pour moi. La direction artistique est ambitieuse au point de parasiter souvent la lecture, et 80% des articles sonnent comme une version longue de tweets lancés en fin de nuit, mais au bout d’un moment c’est ça qui fait leur charme.

J’ai basculé dans le camp des fans en novembre dernier, en lisant cet article intitulé “J’ai pris ma vie en main et maintenant je m’emmerde en permanence” :

Quand je ressens une amertume profonde, presque physique à l’idée que la vie d’adulte est pleine de tâches monotones qu’on doit répéter, à l’infini, jusqu’à la mort, je pense à ma mère. À 24 ans elle avait déjà trois enfants, et pendant un temps elle gardait des enfants à la maison dans la journée puis travaillait la nuit à McDonald’s. Tout ce qu’elle voulait pour moi, c’était la chance d’avoir une vie ennuyeuse. Elle aurait appelé ça une vie stable, mais généralement ça ne fait pas une grande différence. Pendant des années, j’ai pris son joli petit rêve et j’ai dit “non merci, très peu pour moi”, ce qu’elle a très bien pris, à son crédit.

[I got my life together and now I’m constantly bored]

Et depuis novembre, c’est pratiquement toujours sur The Outline que j’ai lu les articles les plus pertinents sur ce qui se passe, des incendies géants en Australie aux travailleurs indépendants multi-casquettes, en passant par les aléas d’un médicament qui promet de stimuler la libido des femmes, l’article dont je parlais tout à l’heure sur Tekken au Pakistan, ou encore celui-ci sur Boris Johnson comme symptôme de la culture du bullshit en Grande-Bretagne :

Être doué pour le bullshit permet de révéler ce qu’on pense réellement sans en assumer la responsabilité. Boris Johnson a souvent fait des remarques qui auraient coulé un homme plus honnête que lui. […] Le bullshit n’est pas toujours verbal. C’est une pratique totalisante qui transcende la sémantique. Les cheveux en bataille pour lesquels Johnson est célèbre sont un parfait exemple de bullshit. […] Regardez-moi, disent les cheveux décoiffés, je suis inoffensif. Avec une coupe pareille, il est proprement inconcevable que je sape la démocratie pour m’accaparer le pouvoir.

[Oxford and Cambridge are the world’s foremost producers of bullshit]

Ces analyses d’autant plus pertinentes qu’elles sont outrancières vont me manquer.

3. Corrections et compléments

Chaque semaine, l’un d’entre vous au moins m’écrit pour me signaler une erreur ou ajouter quelque chose au contenu de la newsletter, et je dois avouer que c’est une des choses que je préfère (avec les compliments et les nouveaux abonnés).

Grâce à vous, j’ai notamment appris :

  • que Brest disposait d’un téléphérique urbain stylé et muni de vitres électrochromes, et dont les difficultés d’exploitation initiales ne sont pas sans rappeler celles de la piscine Joséphine Baker (crédit photo).

  • que “gumtree” est le nom vernaculaire de l’eucalyptus et que gumtree.com.au est effectivement le bon coin australien. Et à propos des Aborigènes, mon correspondant ajoute :

La vague de réhabilitation lucrative des premiers australiens est existante mais il y a encore beaucoup de racisme dans la société Australienne alors que des efforts politiques ont été fait. Et à chaque manifestations, un texte reconnaissant que la terre sur laquelle se déroule l'évènement est d'abord celle où les peuples passés, présents et futurs et qu'un hommage à leurs mémoires est prononcé. Sauf qu'on sent très souvent que ce texte, normatif, est déclamé sans conviction comme par obligation. J'ai trouvé ça infiniment triste.

  • qu’avoir casté Morgan Freeman comme le “Maure” de Robin des Bois, prince des voleurs n’est pas nécessairement une erreur ou de la fainéantise — il faut penser à Othello, le Maure de Venise, dont la couleur de peau est soumise à interprétation et varie avec les époques. Dans la deuxième moitié du XXe siècle, on a eu des acteurs blancs jouant Othello avec du maquillage noir (Lawrence Oliver ou Orson Welles, notamment), puis des acteurs noirs (j’avais été marqué par Lawrence Fishburne dans le film de 1995), et puis des acteurs blancs jouant sans maquillage (dont Patrick Stewart dans une version “en négatif” d’Othello, où tous les autres rôles étaient tenus par des acteurs noirs). On attend le moment où des acteurs noirs seront castés dans des rôles dont la couleur de peau n’est pas précisée.

  • que le clavier du Freewrite Traveler (la version un peu plus compacte, un peu moins chère) peut être remappé en AZERTY.

  • Et pour finir, suite à la newsletter de la semaine dernière, cette sympathique discussion sur twitter à propos de jeux de mots en japonais :

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Au passage : on peut acheter un t-shirt orné de cette phrase quintessentiellement suisse.

Voilà. 

Bonne semaine, portez-vous bien.

M.

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